La bienveillance en prison
La bienveillance en prison

La bienveillance en prison

Comment appréhender les notions de bien et de mal ? Point de vue d’un intervenant en milieu carcéral.

Voilà plus de cinq ans maintenant que j’ai passé les portes des prisons réunionnaises pour aller à la rencontre des détenus.

La première fois est toujours intrigante, il faut l’avouer. Entrer dans un monde inconnu, auquel sont collées toutes les étiquettes véhiculées par la société et les films, cela peut faire peur, je le conçois. Mais cela n’a pas été mon cas. Bien au contraire, ce fut une grande joie de me dire que j’allais rencontrer de nouvelles personnes, peut-être en souffrance, certes, mais avec qui j’aurais la chance d’échanger, de partager en toute simplicité. Cette expérience m’a convaincu, à tel point que j’y retourne plusieurs fois par an.

Lorsque j’ai lancé un appel à soutenir les détenus en avril dernier, quand les visites étaient interdites à cause de la pandémie, peut-être que certains d’entre vous n’ont pas compris ma démarche. Je peux le comprendre. Il se peut qu’une petite voix au fond de nous se dise qu’au fond leur peine est méritée, qu’ils l’ont cherché, et qu’ils sont des dangers pour la société. Avant d’aller plus loin dans ce flot de pensées, je vous invite à vous poser quelques instants. Inspirez et expirez profondément. Ce que je m’apprête à vous dire va peut-être aller à l’encontre de votre façon d’aborder le sujet.

Connaissez-vous le principe du yin et du yang ? Deux forces que tout semble opposer, mais qui en réalité sont indissociables. Pouvez-vous séparer le côté pile du côté face d’une pièce de monnaie ? Ou le verso du recto d’une feuille de papier ? Non, bien entendu.

Nos cultures ancestrales, éventuellement religieuses, nous enseignent à condamner le mal et à faire le bien n’est-ce pas ? Pourtant, sans entrer dans les méandres de notre histoire, nous savons les dégâts que cela a provoqués : guerres, tueries en masse, dominations des uns sur les autres, contrôle des populations, déculturation de continents entiers, extinction massive des animaux, destruction de notre planète… Je m’arrête là, mais vous vous doutez bien que derrière ces points de suspension la liste est encore très, très longue.

Le mal nous aide aussi à grandir, à devenir meilleurs, à ouvrir nos yeux… et notre cœur ! Grâce à lui, nous apprenons à sortir de notre zone de confort.

Au nom du bien, l’homme est donc capable du pire. Mais en quoi le bien et le mal sont-ils indissociables ? Tout simplement parce que l’un a besoin de l’autre pour se nourrir. Sans face, il n’y a pas de pile, sans verso pas de recto, sans droite pas de gauche !

Tout d’abord, il me semble pertinent de garder en tête que ces deux notions ont un aspect subjectif. Je peux trouver qu’il est bien de manger ces superbes gâteaux et vous non, par exemple. Qui a tort, qui a raison ? Je peux trouver génial de faire du sport, alors qu’à vos yeux rien n’est plus horrible ! Tout dépend sur quelle chaise nous nous asseyons. Et c’est là toute la difficulté. Nous pouvons ajouter à cela la notion de temporalité et de mesure. Il peut être agréable de boire un verre entre amis de temps en temps, et au contraire désastreux de boire chaque jour au réveil ! C’est une question d’angle de vue.

Ainsi je dis souvent qu’il est important d’apprendre à moins juger, à prendre de la distance avec notre mental, tellement adepte de la critique. En effet, nous avons tendance à aborder le bien et le mal uniquement de notre propre point de vue. Or, de cette manière, nous ne percevons les choses que dans un angle de 180 degrés, et non à 360. Chacun est différent et c’est ce qui fait la richesse de nos êtres.

Soyons parfaitement honnêtes : nous sommes obligés de reconnaître que parfois, si ce n’est bien souvent, il nous est arrivé de mal agir envers nous-mêmes ou envers les autres. Non pas que nous soyons fondamentalement mauvais, mais par pure ignorance. Ignorance des phénomènes et de leurs conséquences. J’ignorais que cette colère, ces mots, ces gestes allaient briser un moral, une relation, une vie !

Personne n’est mauvais en permanence, entendons-le bien ! Même Hitler, responsable de l’un des pires crimes contre l’humanité, a été capable d’aimer une femme, la peinture, peut-être d’autres choses encore. Cette dimension sensible existe chez tous les êtres humains. Elle est comme le moustique qui vient piquer la carapace de dureté qui nous habite parfois.

Ces difficultés et ces épreuves mises sur mon chemin de vie m’ont fait prendre conscience que l’échec n’existait pas. Comme le disait Mandela : « Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends. »

Par ailleurs, le mal nous aide aussi à grandir, à devenir meilleurs, à ouvrir nos yeux… et notre cœur ! Grâce à lui, nous apprenons à sortir de notre zone de confort. Les tempêtes, les cyclones, qui de tout temps ont tué tant de gens, ont en même temps poussé l’homme à construire des maisons plus solides et ainsi à mieux se protéger. Aujourd’hui, à La Réunion, peu de maisons s’envolent, comparé à l’époque de mes parents, il y a 50 ou 60 ans.

Ce coup de crasse qu’on m’a fait a finalement été un engrais fertile de sagesse pour moi. J’en ai tiré un enseignement. Cette maladie, elle, a permis à mon corps de créer des anticorps pour être plus robuste la prochaine fois qu’elle se présentera. Ces personnes qui m’ont fait du mal m’ont confronté à mes limites et m’ont montré ce que je ne désirais pas être. Ainsi, elles ont fait naître en moi la compréhension qui a engendré la compassion. Ces années d’addiction m’ont ouvert les yeux sur le fait qu’au fond de moi je fuyais ma réalité en recherchant des plaisirs artificiels. Elles m’ont aidé à comprendre que je n’avais plus besoin de tout cela car le bonheur avait toujours été là – j’étais simplement trop aveugle pour le voir. Cette agression que j’ai commise m’a aidé, après coup, en me faisant réaliser qu’il existait de meilleures manières de résoudre un conflit. Qu’en réalité je ne cherchais qu’à me débarrasser d’un mal-être en le projetant sur les autres, en les rendant responsables. Ces difficultés et ces épreuves mises sur mon chemin de vie m’ont fait prendre conscience que l’échec n’existait pas. Comme le disait Mandela : « Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends. »

Nous voyons donc que le bien a besoin du mal pour évoluer. Il s’agit de deux polarités d’une même pile. L’idée est donc de puiser dans le négatif pour augmenter la charge positive. Et c’est exactement ma démarche lorsque je me rends en milieu carcéral. La prison est un milieu difficile que la plupart des gens redoutent, ce qui est compréhensible. Un endroit où règne « le mal », rempli de bandits, de tueurs, de violeurs, etc. Mais derrière ces étiquettes, il y a des êtres humains. Des êtres qui sont tombés à un moment donné, certes, mais qui ont un corps, un cerveau et un cœur comme vous et moi. 

Me croyez-vous si je vous dis que tous les détenus que j’ai croisés sont de belles personnes ? Pourtant je vous assure que c’est la vérité. Peut-être ai-je eu de la chance, me direz-vous. En cinq ans, j’en ai tout de même rencontré quelques centaines, que ce soit dans les ateliers ou dans les couloirs. Les mots, les sourires, parfois les cris qu’ils partagent avec moi viennent directement du cœur. C’est authentique, sans filtre. Je ne suis pas en train de vous dire que je m’adresse à des anges au sens religieux ! La plupart sont ici pour une raison précise. Mais derrière l’acte il y a des êtres qui n’aspirent au fond d’eux qu’à vivre heureux, qu’à aimer et être aimés. Comme vous et moi. Quand certains voient le yin, moi je vois le yang, conscient que les deux polarités existent en chacun de nous.

Le déchet qui a poussé dans la galère peut devenir un engrais pour l’avenir s’il dispose des conditions appropriées pour se transformer.

Plutôt que de parler de « mal », j’opterais pour le mot « maladresse » ou « ignorance » : j’ignorais qu’en prenant cette drogue ou en commettant cet acte je me retrouverais enfermé pendant des mois, voire des années. J’ignorais que je souffrirais et ferais souffrir ma famille. J’ignorais qu’en tuant cette personne je détruirais ma vie, celle de sa famille et de la mienne. Oui, nous sommes ignorants, inconscients, au sens où nous créons de la souffrance malgré nous. Et nul besoin d’être derrière les barreaux pour expérimenter cela, n’est-ce pas ?

Par contre, je crois que rien n’est figé dans ce monde. Le déchet qui a poussé dans la galère peut devenir un engrais pour l’avenir s’il dispose des conditions appropriées pour se transformer. C’est même quelque chose de naturel ! Cet engrais est pour moi composé de milliers de micronutriments : l’accueil, le sourire, la confiance, le recul, le pardon, la gratitude, le non-jugement, l’authenticité, la gestion de nos pensées et de nos émotions, l’écoute, pour en citer quelques-uns. C’est grâce à tous ces micronutriments qu’une magnifique fleur de lotus est capable de naître dans la boue de la difficulté. 

Cette fleur, je la vois à chaque fois que je me rends dans ces lieux d’enfermement qui, pour la majorité de la population, restent obscurs. Et il était de mon devoir de vous faire part de mon ressenti et de mon expérience aujourd’hui, pour essayer de faire changer notre regard sur la notion de mal.

Vous n’êtes peut-être pas maître des conditions extérieures, mais vous pouvez, avec de la discipline et de la volonté, l’être de vous-même, de votre intérieur. Vous avez le choix de ne pas être l’esclave des autres. Choisir l’amour face à la haine, la paix face à la violence, l’ouverture face à la critique, la compassion face à l’ignorance des phénomènes… Certains disent que le pouvoir est entre nos mains, j’ajouterais qu’il est aussi dans notre cœur. 

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